« Avance en eau profonde ! » (Luc 5 :4)

Il n’est pas très approprié en liturgie réformée de choisir soi-même un texte biblique pour le méditer au cours d’une célébration cultuelle. C’est en tout cas ce que l’on apprend dans nos cours de théologie pratique, en Faculté de Théologie

Il est de loin préférable de suivre un lectionnaire et de devoir ainsi s’affronter aux textes bibliques qui sont proposés dans la communion de l’Eglise.

Ces listes sont une invitation à travailler les écrits, à s’y frotter, à s’y piquer, de manière à être soi-même « travaillé, frotté, piqué » par le texte – ce texte qui nous surprend et qui nous lit, peut-être davantage que nous ne le lisons nous-mêmes !

Il vaut mieux qu’un texte nous attrape, que son étude nous surprenne, que la Parole nous saisisse … et nous retourne, plutôt que de choisir un texte qui nous plaît et nous permet de dire ce que nous avons sur le cœur ! C’est ma pratique habituelle comme pasteure de suivre le lectionnaire.

 

Si j’ai dérogé à cette règle aujourd’hui, c’est parce que cette péricope de l’Evangile de Luc m’a été « donnée » comme message au cours d’un temps de retraite.

J’avais souhaité prendre un temps de recul et de méditation au Monastère de Rixensart pour discerner si je reconnaissais l’appel de Dieu dans les sollicitations des sœurs et frères qui m’invitaient à me présenter aux élections à la Présidence de notre EPUB.

Ce passage de l’Évangile de Luc m’a touchée au cours de cette retraite et m’a accompagnée dans ma réflexion.

Ce texte prend des voies détournées pour déboucher sur un récit de vocation commune. Entre la foule qui a faim et qui veut entendre la Parole de Dieu (au (v 1) et l’engagement de ces pêcheurs à tout lâcher pour suivre Jésus (au v 11), il y a ce détour par un miracle basé sur l’échec d’hommes qui ont travaillé toute une nuit sans aucun résultat probant, qui ont accepté de quitter leur bord et de se fier à une parole!

Belle construction de l’évangéliste Luc qui nous démontre ici tout son talent de conteur !

 

Le récit débute par la faim de la foule qui veut entendre la Parole, et dont l’empresse-ment oblige Jésus à s’éloigner une première fois du bord, en montant dans une barque, pour être plus à l’aise et dispenser cette Parole.

Après avoir enseigné, après avoir « déposé » la Parole dans les cœurs et les esprits, il demande à Simon d’encore s’éloigner.

Non pas qu’il veuille être – lui – plus confortable, davantage à son aise, mais bien au contraire il commande d’aller vers la « profondeur » pour «jeter les filets »….

 

« Avance en eau profonde ! » (Lc 5 :4), ‘aventure-toi vers ce que tu ne connais pas, ce qui peut t’inquiéter, quitte le bord, quitte les espaces connus où tu as pied, là où tu penses que tu peux te débrouiller par toi-même, prends le risque de l’inconnu’ … ‘Ne suis-je pas avec toi dans la barque ?’, semble dire Jésus à Simon.

 

Pour notre Eglise, j’entends une magnifique interpellation et une merveilleuse promesse dans ces paroles du Christ : « Avancer en eau profonde » n’est pas un appel à être soi-même davantage courageux, ou performants, ou plus innovants que d’autres.

Ce n’est même pas une injonction à faire mieux.

« Avance en eau profonde ! » C’est une invitation à cesser de croire que le bord nous sauvera !

 

Dans ce récit, en effet, le bord n’est pas le refuge, n’est pas la sécurité – c’est même plutôt un lieu encombré, pressant, finalement presque étouffant puisque Jésus s’en est éloigné en montant dans la barque !

Le Christ fait comprendre que le danger n’est pas seulement au large …. Le danger réside aussi dans l’illusion de penser que rester au bord suffirait à nous préserver.  Parce que le bord nous protège des remous et des vagues, il nous garderait ainsi en sécurité ? Illusion, nous fait comprendre Jésus !

L’Eglise – comme toute institution – qui reste au bord – n’est pas en sécurité car elle n’assure certainement pas ainsi son avenir !

Le bord est la marque de la limite et même de la limitation – il circonscrit l’espace et réduit les perspectives de mouvement.

Il s’agit donc de sans cesse rechercher l’occasion de franchir cette limite, de se mettre en mouvement et de rechercher l’espace où s’aventurer pour aller jeter plus loin nos filets. Il est question de « franchir les seuils » ensemble !

Un de nos collègues aime mentionner que le mot « SYNODE », par-delà la significa-tion habituelle en grec du « Sun-hodos » – «chemin parcouru ensemble », peut aussi être compris comme le « Sun-odos » – « franchissement du seuil ensemble» ! (C’est une question « d’esprit doux » et « d’esprit rude », en grec, à savoir une façon de mettre du souffle dans la prononciation du mot… Hodos étant chemin, et odos signifiant le seuil)

 

Le bord, le rivage du lac – dont Jésus nous invite à nous éloigner pour s’aventurer en eau profonde – est donc un seuil que nous sommes appelés à franchir ensemble, en Eglise, en démarche synodale, pour lancer nos filets au large !

 

Ces filets lancés au large, nous en connaissons déjà pas mal dans notre Eglise : ce sont les initiatives créatives et audacieuses qui ont été lancées par des districts, des communautés locales, les coordinations, les facultés de théologie, etc, notamment par les ministères alternatifs, l’investissement sur les ondes et le net, la présence concrète dans les lieux de vulnérabilité, à l’intérieur et à l’extérieur des murs. Que ce soient les lieux de détention, les institutions de soins, les centres d’accueil et sociaux, les ministères de rue et bien d’autres encore.

Ces initiatives ont été portées et reconnues, les uns par les autres, … mais il nous faut encore aller plus loin, en eaux encore plus profondes, aller probablement là où on ne nous attend pas, à la suite du Christ qui n’a jamais renoncé à déranger … et être « poil à gratter » pour que la foi ne soit pas considérée comme une anesthésie, mais bien davantage comme un feu brûlant (à l’image de disciples d’Emmaüs)

 

« Avance en eau profonde et jetez vos filets » C’est dans ce geste de confiance en la Parole du Christ que réside notre appel.

La confiance qui porte notre action n’est pas un « sentiment », n’est pas une émotion, elle n’est pas un élan intérieur .. d’ailleurs, Simon ne « sent » rien, il ne « croit » pas mieux ou plus, il agit malgré l’absence de raisons objectives d’espérer !

Ici, la foi ne consiste pas à être convaincu que cela « marchera », mais bien davantage à accepter que la Parole ait plus de poids que notre expérience.

L’expérience de Simon et de ses collègues était l’expérience de l’échec, du raté, «Nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre, mais sur ta parole, je jetterai les filets» (Lc 5 : 5)

Jésus n’a pas contourné leur échec, il ne l’a pas minimisé, il ne l’a pas expliqué, mais il s’est appuyé sur cet échec pour relancer leur mission. … Il a rebondi sur leur fatigue, sur leur échec, sur leurs ratés précédents pour leur redessiner un nouvel horizon.

Leur échec aura été l’espace d’un appel – ce n’est pas malgré l’échec que l’appel a surgi, mais c’est à partir de lui que l’appel redonne sens et perspective.

Quelle belle promesse pour chacun de nous, pour nos communautés, nos structures, qui, inévitablement, sont également confrontées à l’échec ou à l’inquiétude face aux obstacles qui ont jalonné et vont encore jalonner nos chemins.

Ces échecs ne sont pas la réponse finale à nos tentatives et entreprises.

Ils sont le lieu d’où surgit le Christ pour nous redire toute Sa confiance en nous, Son espérance placée en nous.

Les expériences qui n’ont pas abouti sont le lieu où le Christ nous rejoint pour nous accompagner vers de nouvelles aventures !

La Parole nous renvoie inlassablement aux eaux profondes et à leurs défis, sans cesse renouvelés.

 

Pour Luc, la « Parole de Dieu » que la foule cherchait à entendre, ne constitue donc pas un rêve, un baume sur le cœur, ou éventuellement « une vie à espérer ». Elle suscite, dès sa proclamation, en celui qui l’entend et l’accueille, une vie nouvelle – marquée par la grâce de l’appel, la responsabilité de la tâche, la mise au large et une dynamique de vie qui met en mouvement !

Voici un message qui me semble convenir à notre Eglise protestante, comme à toute Eglise, ou toute institution qui cherche, sans cesse, à redéployer son action et ses missions.

 

Je ne m’arrêterai pas aujourd’hui sur les détails de cette pêche miraculeuse, qui me réjouit. Ce qui me frappe encore dans ce récit, c’est le réflexe de la collaboration qui surgit presque naturellement : « Ils prirent une grande quantité de poissons et leurs filets se rompaient. Ils firent signe à leurs compagnons qui étaient dans l’autre barque de venir les aider. Ils vinrent et remplirent les deux barques au point qu’elles s’enfonçaient » (Lc 5 :6-7)

L’évangéliste Luc avait peut-être à l’esprit les deux grandes sensibilités de l’Eglise de son temps : l’aile pagano-chrétienne et l’aile judéo-chrétienne.

La mention de ces deux barques distinctes qui instinctivement coopèrent pour récolter le fruit de la pêche nous invite à y lire la nécessité d’agir dans un esprit de collaboration : quelles que soient les langues, les sensibilités, les théologies, les spiritualités, les âges,  … résonne ici l’appel à unir les mains, les cœurs, les esprits. Un appel à la responsabilité collective face à l’enjeu !

Il s’agit de se décentrer de soi-même pour fixer son regard sur l’horizon que le Seigneur indique. Ne pas rester crispé sur des pratiques, des habitudes, des traditions sans les revisiter à la lumière joyeuse de la Parole qui met en mouvement.

L’objectif reste envers et contre tout ce pour quoi le Seigneur nous a mandatés : Ensemble, les deux barques rapportent à la foule le résultat de la confiance en la Parole donnée : une pêche surabondante !

Car, finalement, c’est bien la faim de Parole de la foule qui est le véritable déclencheur de tout cet épisode !

Si le Christ n’avait pas pris au sérieux cette faim, il ne serait sans doute pas monté dans la barque ; il n’aurait pas enjoint aux pêcheurs de quitter le bord, de renoncer à cette forme de sécurité apparente, pour avancer en eaux profondes.

 

Nous les voyons sans difficultés aujourd’hui les «eaux profondes » où le Christ nous envoie ensemble : un monde qui se fracture de plus en plus, se polarise, qui dresse des murs, qui s’enferre dans des luttes de pouvoir où celui qui a le plus de culot pour bafouer le droit et la justice finit par l’emporter, car il irrigue les réflexes égoïstes de ses partisans.

Un monde où la parole blesse, insulte, condamne au lieu de soigner, encourager, relever et donner de la joie.

Un monde qui s’anesthésie lentement sous la pression des plus violents, cette pression qui pourrait fait grandir un sentiment d’impuissance et déresponsabiliser si nous n’y prenons pas garde …

Un mode de vie qui malmène la Création et notre « Maison Commune »…

 

Nous sommes chaque jour envoyés par le Christ dans les eaux profondes de ce monde pour y discerner où jeter nos filets et comment ramener aux vies affamées de sens et de présence, la Parole qui console, qui relève et qui libère.

Dirigeons ensemble nos barques avec joie, avec confiance, reconnaissance et espérance : le Christ s’embarque avec nous et nous guide !

Soli deo gloria !

Amen

 

Présidente Isabelle Detavernier

 

Photo : Maresa Krupka

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