LAB·ORA : Bienvenue à Ucimont

Une retraite aux allures de laboratoire (et de rampe de lancement) pour toute l’Église

Dix-huit heures. Un soir frais était en train de tomber sur l’Ardenne, engouffrant la grande maison où tout allait se dérouler. Dans l’espace bar, des petits groupes, verre à la main, certains accoudés au comptoir, d’autres assis sur le baby-foot, d’autres encore à table, semblaient déjà très complices. Tandis que ceux-ci trinquaient, ceux-là s’esclaffaient alors que d’autres encore paraissaient plongés dans de bien sérieux sujets.

Bienvenue à Ucimont, le lundi 16 mars 2026, dans ce petit village non loin de Bouillon, où bientôt près de quarante participants se retrouveraient pour trois jours et demi. Intenses. Uniques. Pasteurs, laïcs, délégués de tous les districts, responsables de ministères spécialisés – autant de visages de l’ensemble de l’EPUB avec ses langues, ses sensibilités et ses niveaux de représentativité – ensemble pour arpenter un chemin neuf, heureux mais exigeant.

Cette retraite stratégique, fruit d’une décision de l’Assemblée synodale du printemps 2025, s’inscrivait dans une démarche de discernement engagée plusieurs mois plus tôt. Son objectif : aborder ensemble plusieurs défis stratégiques et structurels auxquels notre Église est aujourd’hui confrontée. Les réalités locales et les tendances spirituelles évoluent, les effectifs pastoraux diminuent, certaines situations administratives, législatives et financières deviennent de plus en plus complexes. Il fallait offrir un espace de recul, d’écoute et de mise en mouvement pour renouveler la vision, esquisser des pistes de solution et préparer des plans d’action.

Une méthode qui a fait ses preuves

Mais comment y arriver ? Pas moins de trente ateliers sur mesure se sont enchaînés avec des temps de rencontre, des temps spirituels, des prises de parole et des temps conviviaux. La méthodologie suivie, l’Itinéraire U – développé dans les années 2000 par le professeur Otto Scharmer (MIT) puis adaptée à une approche chrétienne par imagoDei en Europe francophone – propose un cheminement en quatre mouvements : écouter la réalité dans toute sa complexité, discerner en l’examinant avec tout notre être (raison, émotion, foi), développer un cadre éthique et des pistes de solution, puis démontrer leurs fruits par des prototypes. Olivier Barrucand, directeur d’études chez imagoDei, et moi-même avons facilité la retraite en tant que consultants. Nous avons traversé à Ucimont les trois premières phases ; l’Église entre maintenant dans la quatrième.

Tout ce travail s’est nourri d’une enquête de terrain menée auprès de tous les organes et des porteurs de mandats clés, et d’un rapport d’analyse croisant ces remontées avec des données européennes et belges sur le contexte dans lequel l’EPUB évolue : appels de la société (fractures sociales, migrations, quête de sens), ressources et fragilités internes, cohérence entre discours et pratiques. Le tout dans une démarche de transparence : la quasi-totalité des documents préparatoires a été rendue publique en ligne. À Ucimont, les délégués ont en outre pu raccrocher leur travail à un fil rouge biblique : les huit visions nocturnes du prophète Zacharie et des extraits de son contemporain Aggée, dont les apports se prêtaient particulièrement à cette démarche et ont structuré plusieurs exercices de discernement ainsi que plusieurs méditations.

« Les Belges, vous savez mettre l’ambiance ! »

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : près de quarante participants, francophones et néerlandophones, trente ateliers en trois jours et demi, des journées qui démarrent tôt et finissent tard le soir. Mais c’est entre les lignes du programme que la retraite a pris sa saveur.

Les temps libres et les soirées se passaient à courir ou à se balader ensemble, à mieux se connaître autour d’un verre ou d’une tisane, à découvrir de nouveaux chants, à rattraper des discussions sérieuses ou à griller des marshmallows autour d’un grand feu, en chantant passionnément À toi la gloire / U zij de glorie. Des chants entonnés spontanément après le déjeuner, le matin autour de la flûte, de la guitare et du piano à queue, par un soleil radieux. Des éclats de rire qui fendent un exercice sérieux. Des désaccords d’analyse tendus et des choix de formulation ardus qui, pourtant, trouvent une résolution satisfaisante. Une discussion qui se prolongeait, au bar, longtemps après que tout le monde aurait dû dormir.

Venu de Bourgogne et découvrant la Belgique, Olivier Barrucand m’a confié un soir, après plusieurs jours à observer le ton bon enfant d’une retraite qui se voulait pourtant studieuse : « Les Belges, vous savez mettre l’ambiance ! » Gageons que c’est flatteur, de la part d’un Bourguignon.

Trois prototypes pour tester de nouvelles façons d’être Église

Reste l’essentiel : que faire de tout ce qui s’est dit et discerné à Ucimont ? La retraite a abouti à la conception de trois prototypes, articulés aux trois axes de travail identifiés en amont. Précisons-le d’emblée : un prototype, ce n’est ni une réforme votée, ni une solution clé en main. C’est un dispositif d’apprentissage à durée limitée, qui teste sur le terrain une hypothèse de réponse à un défi identifié, pour en tirer des enseignements avant toute décision d’envergure. C’est précisément ce caractère exploratoire qui en fait toute la valeur.

Le premier prototype cherche à renforcer l’unité du corps (pastoral et ecclésial) par des cadres de rencontre – entre pasteurs, paroisses et plus largement – pour stimuler la solidarité, l’échange de capacités, le développement personnel et renforcer les « jointures » du corps évoquées en Éphésiens 4. Le troisième prototype encourage les paroisses à se tourner vers les personnes en quête de sens et en besoin, en favorisant des rencontres porteuses de sens avec les acteurs locaux : autorités, secteur social, soins, jeunesse. La mesure se fera au nombre de participants de l’Église à des projets hors Église, et au nombre de prises de contact venant de l’extérieur.

Le deuxième axe est celui dont le prototype est aujourd’hui le mieux dessiné. Il s’attaque à une question vitale : comment concrétiser la solidarité entre paroisses si nous ne disposons pas des bons moyens d’identifier leurs besoins et leur état de santé, de façon transparente ? Pendant douze mois, un groupe d’experts, épaulé par un groupe de pilotage (un kern), élaborera deux types de plans complémentaires : un plan de survie pour les paroisses agonisantes, en vue d’une répartition stratégique et équitable des ressources à leur bénéfice ; et un plan de développement pour les autres, qui passera par la conception d’un cadre pour la rédaction des futurs projets d’Église. Le tout s’inscrit dans un cadre éthique clair, qui refuse une « Église du chacun pour soi » (c’est-à-dire sans l’amour du Christ) et tend vers un horizon : la solidarité entre les communautés.

Et maintenant ?

D’ici le printemps 2027, ces trois prototypes vont animer une part importante de la vie de notre Église, sous la responsabilité de leurs kerns respectifs en lien avec les présidents de district et le Conseil synodal. Les documents préparatoires d’Ucimont, les analyses, et les feuilles de route en cours d’élaboration sont consultables en ligne jusque fin juiln [lien].

Il y a quelque chose de juste dans le fait d’avoir lu Zacharie pendant ces journées. Ce prophète du retour d’exil parlait d’une reconstruction lente, patiente, communautaire – une reconstruction qui ne se décrète pas mais qui s’apprend. C’est précisément ce qui s’engage maintenant. Dans les mois qui viennent, l’EPUB cherchera moins à décider qu’à apprendre, pour ensuite décider mieux. Cela vaut la peine d’être suivi de près.

Christel Lamère Ngnambi

Administrateur général de l’EPUB

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